La première guerre de l'Opium

  

LA PREMIÈRE GUERRE DE L’OPIUM

(1840 : le choc de deux empires)

Le 5 juillet 1840, la flotte de Sir Gordon Brenner forte de ses cinq vaisseaux de guerre, de ses vingt et un navires de transport de troupes avec 3000 soldats à bord et de ses trois bateaux à vapeur attaqua à Dinghai, dans l’archipel de Zhoushan, les batteries chinoises. L’empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais affrontait l’Empire du Milieu dans un conflit resté dans l’Histoire sous le nom de Guerre de l’Opium.

Un choc inégal.

Les parieurs anglais n’auraient pas misé le moindre penny sur les chances de l’ennemi. L’Empire chinois, en cette première moitié du 19ème siècle était un dragon sans griffes, un tigre aux dents usées (« un tigre de papier », pourrais-je dire si l’expression n’avait pas déjà été utilisée par quelqu’un de célèbre), un adversaire tout juste capable d’égratigner les armées de sa Majesté la Reine Victoria.

La dynastie mandchou des Qing règne sur la Chine depuis le milieu du 17ème siècle. Fermée aux étrangers, elle l’est aussi au progrès, à un tel point que tout projet d’amélioration est considéré comme superflu et coupable. Alors que les premières lignes de chemin de fer commencent à quadriller les campagnes européennes, la nation qui donna à l’humanité la boussole, le papier, la poudre explosive, les premiers canons, le harnais à collier, la bielle et le piston, le premier sismographe, les premières écluses et, si on en croit les dernières découvertes de caractères sur des carapaces de tortues datant de 34 siècles, les traces d’écriture parmi les plus anciennes ; ce pays dont les jonques de 200 pieds de long atteignaient les côtes de l’Afrique de l’Est bien avant que Christophe Colomb ne découvre l’Amérique, ce pays qui a reçu des mathématiciens et des savants jésuites envoyés par Louis XIV, en était resté à la brouette à voile, à la traction humaine et à la pompe d’irrigation mue par des jambes d’hommes. « Aucun progrès ne peut prendre place en Chine », écrivait Hegel en 1822.

 « Le Céleste Empire possède tout ce dont il a besoin en grande quantité. » affirme l’empereur Qianlong. C’est le message qu’il a martelé à l’adresse des différentes ambassades hollandaises et russes qui se sont succédé sans succès, et surtout, à la première emmenée en 1793 par Lord Macartney qu’un des participants anglais décrivit en ces termes : « En trois mois, voici toute notre histoire : nous entrâmes à Pékin comme des mendiants, nous y séjournâmes comme des prisonniers, nous en partîmes comme des voleurs. » La réponse de Qianlong à George III, à l’issue de cette ambassade est sans appel : « Je n’attache aucune valeur aux objets étranges ou ingénieux et je n’ai que faire de vos produits fabriqués d’Europe…Il vous appartient, Ô Roi, de témoigner à mon égard, à l’avenir, encore plus de respect et de loyalisme afin que, par soumission perpétuelle à mon trône, vous puissiez assurer à votre pays la prospérité. » Ce Fils du Ciel avait certainement oublié les paroles prophétiques que son grand-père, le grand Kangxi, avait prononcées peu de temps avant de mourir en 1722 : « Il y a lieu de craindre qu’au cours des siècles futurs, la Chine ne soit mise en danger par des conflits avec des nations occidentales qui viennent jusqu’à nous d’au-delà des mers. »

Ainsi va, selon l’expression d’Alain Peyrefitte, « l’Empire immobile ».

Qianlong, encore lui, il régna 60 ans (de 1735 à 1796) alla jusqu’à interdire l’usage des armes à feu dans les concours militaires de peur qu’elles ne se répandent parmi le peuple. Car, en plus des problèmes posés par les diables étrangers, l’empire doit faire face aux nombreuses révoltes qui éclatent régulièrement à travers le pays. Les Mandchous qui tiennent les rouages de l’état sont, pour les partisans de la dynastie des Ming déchue, des usurpateurs qu’il faut chasser. Les sociétés secrètes sont très actives, les famines et disettes sont fréquentes et les paysans mécontents se soulèvent contre le pouvoir des fonctionnaires autoritaires et corrompus. A la fin de l’année 1816, il y avait dans les différentes provinces de l’empire 10 270 criminels (dont bon nombre de ce que l’on appellerait de nos jours des prisonniers politiques) attendant l’ordre de l’empereur pour être exécutés. Entre 1795 et 1840, on ne compte pas moins de 13 rébellions importantes (Lolo, Musulmans du Xinjiang, Tibétains, Mongols, Li et Yao du Yunnan, Lotus Blanc, Huit Trigrammes, Société du Ciel et de la Terre). En 1814 naît Hong Xiuquan, créateur dans les années 40 de la Société des Adorateurs de Dieu qui allait répandre la révolution Taiping, la rébellion certainement la plus sanglante que la Chine ait jamais connue.

La Chine, avant l’arrivée des navires de guerre britanniques, vit donc dans un splendide isolement et un grand mépris pour tout ce qui se passe en dehors de ses frontières. De la mission jésuite établie depuis le début du 16ème siècle, il ne reste à la fin du 18éme siècle, que quelques représentants. En 1837, une proclamation de l’empereur défend, sous les peines les plus sévères, la prédication du christianisme dans ses états. Les missionnaires catholiques et protestants qui tentent, par différents moyens, de pénétrer à l’intérieur du pays sont refoulés ou persécutés. Quant aux rares voyageurs, ils ont recours à divers déguisements pour pouvoir fouler le sol interdit. Canton est le seul port autorisé aux navires étrangers. Il faut bien exporter le thé et la soie !

Opium

Cette situation aurait pu durer si les Anglais n’avaient pris à cette époque l’habitude de consommer du thé et d’apprécier les soies de Chine. La Chine vend et n’achète pas. les cotonnades et lainages made in UK ne les intéressent pas. La Grande-Bretagne doit faire face à un déséquilibre de la balance commerciale qu’elle juge inacceptable. La solution pour les Britanniques afin de rétablir l’équilibre est simple. Il suffit d’imposer aux Chinois l’opium que produit l’Inde, ce qui aurait pour second effet bénéfique de soutenir l’économie de cette colonie.

 Le pavot, papaver album aux graines blanches ou papaver somniferum, dont on connaît les effets euphoriques depuis l’ancienne Sumer, est cultivé au Bengale. Les pains d’opium enveloppés dans une pâte faite de pétales écrasés pour en améliorer le parfum sont vendus aux enchères à Calcutta puis acheminés à bord des navires anglais jusqu’aux factoreries étrangères de Canton.

 Introduite en Chine vers 1500 par des marins portugais la pratique de l’opium se répand dans le pays bien que les autorités la considèrent comme barbare. Au début du 17éme siècle, l’opium portugais transite par Macao. Les Hollandais, dès le début du 18éme siècle, se lancent à leur tour dans ce commerce, répandant en Chine, l’usage de la pipe. Ce qui montrerait que les Chinois ne refusaient pas systématiquement ce que l’Occident pouvait leur apporter, sans pour cela garder ce qu’il avait de meilleur. Les Chinois se mirent donc à fabriquer des copies de pipes hollandaises et désormais, l’opium en Chine se fume ; dans les fumeries clandestines, les arrière-salles, à domicile. Le mal se répand jusqu’à la Cour des empereurs. Quel que soit le fumeur, qu’il soit mandarin ou simple coolie, le matériel pour absorber la drogue est le même. Dans un plateau, est regroupé le nécessaire à fumeur : une pipe, une longue aiguille, un grattoir, une petite lampe à huile conique, une boîte contenant un opium de plus ou moins bonne qualité suivant les moyens du fumeur. La pipe est un tube de bambou de 50 cm de long, un fourneau cylindrique percé en son milieu d’un petit trou est vissé à une extrémité, l’autre est percée d’une petite ouverture pour l’aspiration des fumées. Le fumeur se tient couché sur le côté, sa tête repose sur un oreiller ou un escabeau de bois. De la main droite, il manipule l’aiguille avec laquelle il prélève l’opium qu’il fait chauffer, en lui donnant un mouvement de rotation, à la chaleur de la lampe. Il renouvelle l’opération jusqu’à ce qu’il obtienne une boulette d’opium suffisamment grosse qu’il dépose toujours en la chauffant dans le fourneau de la pipe. Une pipe renferme en moyenne 0,25 gr d’opium. Un grand fumeur peut en fumer jusque 100 par jour (l’opium, parmi une vingtaine d’alcaloïdes, renferme 9% de morphine). L’opiomane se reconnaît à sa maigreur extrême et à sa démarche d’homme fatigué. Il est saisi de vomissements, de diarrhées, son pouls s’accélère, sa tension vasculaire baisse. La mort survient dans des souffrances atroces. Le sevrage brutal peut provoquer un délire furieux conduisant le plus souvent au suicide.

Devant la concurrence étrangère, les Britanniques décident d’assumer le contrôle de la production d’opium dans les régions productrices de l’Inde. En 1793, la Compagnie Britannique des Indes Orientales se voit confier le monopole du commerce de l’opium, se réservant la totalité de la production indienne et mettant fin ainsi à la concurrence des autres pays.

 Les empereurs chinois ont tenté d’endiguer ce commerce qui détruit leurs sujets et vide les caisses de l’état. En 1729, Yongzheng promulgue un édit interdisant la consommation d’opium. Il faut croire que la mesure fut inopérante puisque 70 ans plus tard, Jiaqing dut à son tour renouveler l’interdiction. En 1835, on considère qu’un Chinois sur quatre consomme de l’opium et que la majorité de la population adulte des villes côtières du Sud est intoxiquée. Cette année-là, la quantité de thé importé de Chine par les Anglais est égale à la quantité d’opium introduite par eux en Chine. L’écart, au profit de la drogue, ne cessera de se creuser au cours des années suivantes. Tout va donc pour le mieux pour les finances de sa Majesté la Reine et de la Jardine-Matheson & Company of London qui a pris le relais de la Compagnie des Indes Orientales.

C’est à Canton, seule ville chinoise autorisée aux étrangers, qu’est débarqué l’opium embarqué en Inde. C’est dans ce port que se sont regroupées plus de cinquante firmes se livrant au commerce de l’opium. Leurs bateaux rapides et bien armés se jouent des jonques des mandarins. Ils sillonnent les côtes et livrent leur marchandise à des trafiquants chinois qui remontent ensuite les fleuves pour revendre la drogue, profitant de la complicité et de la corruption des autorités. Les étrangers s’étaient installés le long des quais de la Rivière des Perles sur quelques kilomètres de rivage parmi leurs entrepôts et bureaux appelés factoreries. La plus importante, évidemment, était celle qui avait appartenue à la Compagnie Orientale des Indes avant qu’elle n’abandonne son monopole. Dans ce quartier réservé, que la loi chinoise interdisait d’ailleurs aux femmes, étaient aussi venues se regrouper les factoreries française, hollandaise, suédoise, danoise, allemande, sans oublier les installations des Américains que les Chinois désignaient dédaigneusement sous le nom d’« Anglais de deuxième degré ».

Réaction

Le gouvernement chinois ne ménagea pas ses peines pour réagir contre cet odieux commerce. Il renouvela à plusieurs reprises son interdiction du commerce de l’opium. En 1820, il promulgua la peine de mort pour tout chinois en possession d’opium. Tentatives vaines, tant l’implication des fonctionnaires dans le trafic était grande. Trois des fils de l’empereur lui-même meurent d’intoxication. En 1837, un des vice-rois de l’empereur Daoguang le met en garde en ces termes « Si Votre Majesté laisse traîner les choses, la Chine ne disposera bientôt plus ni de soldats pour la défendre ni d’argent pour payer leur solde » l’Académie Hanlin de Pékin dénonce « les dix millions de taëls• d’argent qui sortent chaque année du pays pour abrutir un nombre croisant de Chinois. »

A des milliers de km de là, Palmerston, ministre anglais des Affaires Etrangères affirme que le commerce de l’opium est un problème purement Chinois et n’hésite pas à déclarer que l’interrompre provoquerait la banqueroute en Inde. Quelques années plus tôt, on considérait que 1/7 des revenus de l’Inde britannique était généré par la vente de l’opium. Dans un élan de pragmatisme, les Britanniques conseillent à Daoguang de lever la prohibition qui frappe l’opium et d’en légaliser le commerce. L’empereur répond qu’il refuse de tirer profit de revenus provenant du vice et répandant la misère dans son peuple. Face aux partisans d’une telle légalisation, ce sont donc les thèses de ses conseillers moralisateurs qu’il adopte. L’un d’eux, Jiang adresse une supplique à l’empereur en ces termes : « Dans chaque préfecture du pays, il existe des fumeries d’opium tenues par des gendarmes, des magistrats ou des soldats. Ceux-ci attirent les jeunes dissolus des familles les plus aisées qui s’abandonnent impunément au vice [...] Moi, je demande à votre Majesté de fixer un délai d’un an, au terme duquel tous ceux qui persisteront dans le vice seront condamnés à mort. De cette manière, tous seront disposés à supporter les désagréments de la désintoxication, car ils sauront qu’ils pourront mourir dans leur lit et ne pas perdre leur tête sur l’échafaud. » Fin 1838, l’empereur Daoguang signe l’édit nommant Lin Zexu Commissaire Impérial à Canton. Celui-ci est chargé de mettre fin aux activités des étrangers importateurs d’opium. Dans son discours devant le Parlement de janvier 1840, la Reine Victoria ne manque pas de déclarer que le mouvement de prohibition de l’opium lancé par les Chinois l’atteint dans sa dignité.

Lin Zexu, confucianiste convaincu et administrateur d’une intégrité et d’une moralité sans faille était considéré comme l’homme de la situation. Dès l’annonce de sa nomination, les mandarins cantonais déployèrent un zèle inhabituel, durcissant leur position à l’égard des trafiquants chinois. En février, l’un d’eux est mis à mort par strangulation sur la place devant les factoreries étrangères qui ne tardent pas à être assiégées par des milliers de chinois en colère. Voici le récit que fit de ces événements un employé d’une firme américaine de Canton: « Les soldats qui étaient de garde au coin de notre établissement furent obligés de battre en retraite…De toute évidence, nous avions affaire à une foule grosse de huit à dix mille hommes qui comptaient parmi les plus ignobles des habitants de Canton et dont l’intention manifeste était de massacrer les Diables Etrangers. »

Lin arriva à Canton le 10 mars. Il adressa un message demandant aux marchands étrangers de livrer dans les trois jours l’opium à bord des navires ou déjà entreposé et de s’engager à l’avenir à ne plus importer d’opium en Chine. Devant le peu d’empressement des marchands à lui obéir, Lin prit la décision le 25 mars de suspendre toute transaction avec les étrangers et ordonna à leurs employés chinois de cesser leurs activités. Il fit déployer ses troupes autour des factoreries précisant qu’il ne lèverait le blocus qu’une fois l’opium remis. Le Capitaine Charles Eliott, surintendant du commerce britannique, arrivé deux jours plus tôt, déclare que les ressortissants étrangers de Canton jouissent du soutien du gouvernement britannique et n’ont pas à obéir aux lois chinoises. Lin menace cette fois d’interrompre toute transaction avec les étrangers et de leur interdire d’acheter du riz, de la soie et du thé.

Le 27 mars, les marchands étrangers acceptent les conditions de Lin. Début avril, le plus gros de l’opium a été remis aux autorités chinoises. Entre le 6 et le 21 avril, les étrangers fuient Canton et partent se réfugier à Macao.

Les premiers jours de juin, plus de 20 000 caisses d’opium (environ 2000 tonnes) furent détruites sur la plage de Bocca Tigris, à l’embouchure de la Rivière des Perles. La drogue fut jetée dans des fosses de 150 m de long sur 50 m de large et recouverte de sel et de chaux puis brûlée ou jetée à la mer. L’empereur ne tarda pas à féliciter son Commissaire en des termes élogieux.

Pour justifier son action, Celui-ci avait adressé ces mots à la Reine Victoria :

« Nous constatons que votre pays est à soixante ou soixante-dix mille lis• de la Chine ; mais, cependant des vaisseaux barbares s’évertuent à venir ici faire du commerce et réaliser de gros bénéfices…Les Barbares tirent profit de la Chine…De quel droit, par la suite, se servent-ils de la drogue empoisonnée pour nuire au peuple chinois ?…Nous vous demandons : où est votre conscience ? J’ai entendu dire que fumer de l’opium est strictement interdit dans votre pays ; c’est parce que ses effets néfastes sont reconnus. Comme vous ne permettez pas à l’opium de nuire à votre pays, vous devriez à plus fortes raisons en protéger les autres pays, en particulier la Chine . »

La réponse de Palmerston fut brève : « Donnons à la Chine une bonne raclée et expliquons nous ensuite. »

 La guerre

 Début avril, le Parlement anglais décidait par quelques voix de majorité de déclarer la guerre à la Chine.

Le 22 juin, les navires de Brenner bloquent le port de Canton.

Le 5 juillet 1840, la flotte de Sir Gordon Brenner attaqua à Dinghai, dans l’archipel de Zhoushan, les batteries chinoises. « Le drapeau britannique flotte pour la première fois sur une portion de l’Empire chinois ! [...] et une autre colonie d’Extrême Orient est ajoutée à la Couronne britannique », écrit le Times de Londres.

Lord Robert Jocelyn, secrétaire militaire accompagnant le corps expéditionnaire anglais raconte : « Quand nous entrâmes dans le port de Dinghai, onze jonques de guerre se dirigèrent vers nous, mais à mesure que nous avancions, elles reculèrent…Ces grossiers bâtiments de guerre se distinguent aisément à leurs flammes éclatantes, à leurs canons dont la gueule est peinte en rouge, à leurs poupes couvertes de brillantes couleurs. » Les pièces d’artillerie, sur terre, ne valent guère mieux. Certains canons sont placés de telle sorte qu’il est impossible de les mettre en mouvement et même de les pointer. Après l’assaut, les vainqueurs découvrent parmi les ruines, les blessés et les morts, de vieilles arquebuses, des arcs, des flèches, des lances de bambou, des fusées d’artifice pour effrayer l’ennemi. Lord Jocelyn juge cependant la victoire amère : « Il était bien plus avantageux pour nous de nous faire connaître tout d’abord par des mesures de douceur et de conciliation qui ne laisseraient point de rancune dans l’esprit du peuple. » admet-il.

Trop tard, le mal était fait.

D’autres combats eurent lieu. La Chine y trouva ses héros défenseurs du sol national : le vice-roi du Jiangxi qui défendit Zhenhai jusqu’à la mort ; l’officier de marine Guan qui mourut dans la défense de Canton ; le général Chen Huacheng et ses six cents braves qui donnèrent leur vie dans la défense du port de Wusong près de Shanghai.

Le Commissaire Impérial Lin, malgré le blocus de Canton par les navires anglais, malgré les défaites, assure à son empereur qu’il maîtrise la situation. Mais il ne peut taire longtemps la vérité. Daoguang le destitue, l’accusant même d’être le responsable de la guerre et surtout d’avoir détruit l’opium, un trésor de guerre qui aurait pu trouver son utilité au cours de négociations avec les Anglais. Lin sera muté dans une lointaine province avec pour tâche de surveiller des travaux d’irrigation. Ses successeurs ne montrèrent aucune efficacité, bien au contraire. Le premier, lors de discussions avec l’ennemi, leur céda Hong Kong et consentit une indemnité en compensation de l’opium détruit. Le second perdit soixante et onze navires de guerre lors d’une seule attaque contre Canton et dût verser une indemnité de guerre de six millions de dollars. Ainsi de 1840 à 1842, les deux nations se firent la guerre sans que la supériorité sur mer des Britanniques ne soit mise en défaut. Sur terre par contre, les choses étaient différentes. L’honneur national bafoué avait développé dans le peuple la haine de l’étranger, un sentiment xénophobe qui se transmit par la suite de génération en génération. La ville de Canton organisée autour de ses milices se ferme résolument aux Britanniques. Le continent semble refouler l’envahisseur. Un épisode de ce conflit semble instructif à cet égard : en mai 1841, des villageois, au Nord de Canton, parviennent à faire fuir des soldats indiens et anglais qui viennent de se livrer à des exactions. L’annonce de cette victoire se répandit si vite que, des villages voisins, déferlèrent des hordes de paysans qui se regroupèrent devant les positions ennemies. Le lendemain l’orage éclata, la pluie mouilla la poudre des Anglais. Leurs baïonnettes trop courtes se montrèrent inefficaces en face des outils au long manche des paysans. Le repli fut ordonné. Une horde de va-nu-pieds avaient réussi ce que les quarante-cinq mille soldats chinois de la garnison de Canton n’avaient pu faire : repousser l’invincible envahisseur. Le Major Général Hugh Gough nota dans son rapport que, du côté britannique, un soldat avait été tué et qu’un officier et quatorze hommes avaient été blessés. Les chroniques chinoises ont retenu que vingt-cinq mille hommes venant de cent-trois villages avaient combattu l’ennemi et que deux cents soldats, dont un général avaient été tués. Mais qu’importe, ici, la vérité à travers les chiffres. La nouvelle de ce fait glorieux allait se répandre dans toutes les provinces. Les Chinois retrouvaient une partie de leur honneur. Le peuple, en accomplissant ce que les troupes impériales n’avaient pu faire, apparaissait comme le rempart face à l’envahisseur.

Le 1er juin, les Anglais se résignèrent à quitter Canton, rejoignant l’abri de la mer et déplaçant le conflit plus au Nord. Vers Shanghai.

 L’humiliation

Victoires anglaises, défaites chinoises. Ce n’est que lorsqu’il apprit que 80 navires de guerre anglais avaient remonté le Yangzi jusqu’à Nankin que l’empereur, inquiet pour Pékin et son trône, se résolut à négocier avec les Britanniques.

Le 29 août 1842, fut signé à bord du navire Cornwallis le Traité de Nankin, traité inégal par lequel les Britanniques imposaient leur volonté aux Chinois. La Chine cédait Hong Kong, acceptait d’ouvrir cinq autres ports dont Canton et Shanghai, se voyait dans l’obligation d’acquitter une indemnité de 21 millions de dollars (versements étalés jusqu’au 31 décembre 1845 avec intérêts de 5% pour tout retard.) Des clauses ultérieures autorisaient la Grande-Bretagne à ouvrir des consulats dans les ports marchands et accordaient à ses ressortissants le privilège d’exterritorialité, les protégeant ainsi de la loi chinoise. Les Etats-Unis et la France obtenaient leur propre traité et se voyaient accorder les privilèges commerciaux arrachés par les Britanniques. Avec, en prime pour la France, un édit de tolérance autorisant les missionnaires chrétiens à propager leur foi sur le territoire chinois.

Le Traité de Nankin ne mit pas fin à la Guerre de l’opium. Il ne mit surtout pas fin à l’humiliation de la nation chinoise. La Chine devait, 16 ans plus tard, signer à Tianjin un second traité aussi inégal que le premier, à l’issue d’un conflit contre une coalition franco-anglaise. Les troupes étrangères, cette fois, étaient entrées dans Pékin, obligeant l’empereur Xianfeng à s’enfuir. Les Etats-Unis en tirèrent avantage. La Russie se joignit à la curée.

Je ne vous entraînerais pas dans les méandres de la seconde Guerre de l’opium. Je citerai seulement ces lignes écrites à l’occasion du sac du Palais d’Eté en 1860 par les Français et les Britanniques :

« Il y avait dans un coin du monde, une merveille du monde : cette merveille s’appelait Palais d’Eté. […] Un jour deux bandits sont entrés dans le Palais d’Eté. L’un a pillé, l’autre à incendié […] grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits.Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous les Chinois sont des barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. » Ces lignes sont de Victor Hugo. Elles furent adressées de son exil de Guernesey aux journaux parisiens.

Et après ?

1840. Avec les premières tirs de canons anglais, la Chine sortait de son isolement et de son immobilité et entrait, malgré elle, dans le concert des nations ; avant de jouer, un siècle et demi plus tard, sa propre partition dans celui des grandes nations.

Gladstone, député à l’époque, vota contre la déclaration de guerre et déclara à cette occasion : « Une guerre plus injuste dans son origine, une guerre plus prévue dans sa préparation pour couvrir d’une honte perpétuelle [notre] pays, je n’en connais pas dans toute l’histoire. Le pavillon britannique qui flotte fièrement sur Canton n’est hissé que pour protéger un infâme trafic de contrebande. » Il est possible que ce sentiment de honte perpétuelle se soit fortement atténué depuis, mais il est une chose certaine : ces événements ont laissé des traces dans la mémoire collective des Chinois. La méfiance à l’égard de l’étranger (des récits relatent qu’a l’approche des soldats ennemis, des pères jetaient leurs fils dans des puits, étranglaient leurs femmes et leurs filles avant de se donner la mort), la xénophobie, le désir de se refermer sur soi ont trouvé leur ferment dans cette douloureuse confrontation avec l’Occident.

Le trône des empereurs Qing a tremblé sous les assauts de l’étranger. Mais le danger est maintenant à l’intérieur. Le peuple accuse l’empereur d’avoir bradé le pays. L’esprit de révolte gronde dans les campagnes et les villes. Triades, Lotus Blanc, Société d’Education et de Paix, Société du Ciel et de la Terre, Société des Adorateurs de Dieu ; Turbans Rouges désireux de reconduire la dynastie Ming, bientôt rejoints par les Turbans Jaunes de la « Paix Céleste » dont le mouvement Taiping, dans sa quête de justice, allait précipiter la Chine dans la guerre civile. Des voix s’élèvent pour demander la réforme des institutions. L’Occident avait introduit l’opium mais aussi ses idées.

Le morcellement de la Chine amorcé en 1843 se poursuivra par la suite comme si on voulait lui faire payer tous les tracas qu’elle avait causés : guerre sino-russe (1858) ; guerre sino-française pour la Cochinchine (1860) ; guerre sino-japonaise (1894) ; nouvelle mise à sac de Pékin par les Anglais, les Français, les Russes, les Allemands, les Japonais et les Américains après la Révolte des Boxers en 1900.

Le bruit des canons anglais avaient réveillé la Chine. L’Empire immobile commençait à bouger. (Marcel Baraffe, article paru dans la revue "Terre d'Aygues, n°43, reproduction interdite)

 

Marcel Bar

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